« Compute is the new oil », résume Mohammed Soliman, directeur du programme Strategic Technologies and Cyber Security au Middle East Institute. Dans le Golfe, l’intelligence artificielle devient progressivement un nouvel instrument de puissance. Lorsque Donald Trump est arrivé à Abou Dhabi le 15 mai 2025, une relation désormais centrée sur la technologie a été officialisée. En effet, son passage a coïncidé avec un assouplissement américain sur l’exportation des puces Nvidia les plus avancées vers les deux puissances du Golfe (les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite), signe d’un rapprochement stratégique. De même, le cheikh Mohammed ben Zayed a confirmé un investissement de 1400 milliards de dollars en grande partie dans l’intelligence artificielle aux États-Unis et a déclaré que les Émirats arabes unis espèrent travailler avec les États-Unis « pour faire progresser la paix et la stabilité » dans le monde.
Cette dynamique s’inscrit dans une montée en puissance plus large. Le Moyen-Orient devient l’un des pôles les plus ambitieux de l’IA mondiale, comme l’a rappelé le gestionnaire de fonds spéculatif américain Ray Dalio. Depuis quelques années, les fonds souverains de la région se déploient massivement vers la technologie, les semi-conducteurs et les infrastructures numériques.
Cette transition modifie les alliances, notamment les États du Golfe privilégient désormais les États-Unis comme partenaire technologique central; un mouvement renforcé par la récente visite du Premier ministre d’Arabie Saoudite Mohammed ben Salmane, à Washington, en novembre 2025. Cette visite était majoritairement motivée par des discussions autour de l’IA, du nucléaire civil, des minerais et de nouveaux engagements d’investissement saoudiens aux États-Unis.
Cette accélération répond également à des impératifs de sécurité nationale. Dans un environnement régional instable, les États du Golfe intègrent de plus en plus l’IA dans la surveillance, le renseignement et la cybersécurité. Les usages civils suivent la même trajectoire : gestion urbaine, santé, administration, énergie.
En effet, les Émirats ont été les premiers à structurer cette ambition, en nommant un ministre de l’Intelligence artificielle, Omar Sultan Al Olama, dès 2017 et en bâtissant la stratégie nationale qui deviendra la UAE National AI Strategy 2031 (« Stratégie nationale d'IA des Émirats arabes unis 2031 »). Cette approche vise à ouvrir des opportunités pour les entreprises technologiques et les startups dans tous les secteurs, en leur offrant un accès au financement, aux réseaux et à un environnement favorable à l’innovation et à la croissance.
Sur le terrain, cette ambition se traduit aujourd’hui par des investissements colossaux dans les infrastructures. L’Arabie saoudite et les Émirats ont lancé des projets de plusieurs milliards pour construire des clouds nationaux et des centres de données capables d’héberger des charges de calcul IA à grande échelle. L’accord de 10 milliards de dollars entre Google Cloud et le fonds souverain saoudien vise à faire du pays un « global AI hub » (pôle mondial de l'IA).
Cette stratégie répond aussi à un objectif clair qui consiste à développer des modèles adaptés aux dialectes arabes et aux normes locales, comme l’initiative saoudienne HUMAIN*, et à renforcer la souveraineté des données, priorité affirmée dans toute la région.
L’impact économique attendu est majeur. Selon une étude menée par PwC, l’IA pourrait apporter jusqu’à 320 milliards de dollars au Moyen-Orient d’ici 2030. L’Arabie saoudite capterait plus de 135 milliards, soit 12,4 % de son PIB, tandis que les Émirats pourraient atteindre près de 14 % de leur PIB. Derrière ces projections se joue la diversification économique car l’IA promet de dynamiser la finance numérique, la santé, la logistique, les villes intelligentes et l’optimisation énergétique.
Mais la transition exigera aussi d’importants efforts de upskilling (« montée en compétences »), car certains métiers seront automatisés tandis que de nouveaux rôles spécialisés apparaîtront. Ce projet ambitieux présente néanmoins des défis importants tels que l’accès aux puces avancées, la rareté des talents, la dépendance au financement public et la nécessité de réguler des technologies sensibles comme la surveillance ou l’analyse prédictive.
Le message envoyé par la région est clair : l’IA est désormais un terrain stratégique où se joue son statut économique, technologique et géopolitique.
*Lancée en mai 2025 sous l’égide du Public Investment Fund (PIF), HUMAIN a pour mission de positionner l’Arabie saoudite comme un centre mondial de l’intelligence artificielle et de l’infrastructure numérique.
- https://www.aljazeera.com/news/2025/2/24/future-of-ai-in-focus-at-web-summit-qatar-2025
- https://www.aljazeera.com/news/liveblog/2025/5/15/donald-trump-live-us-president-signs-multibillion-dollar-deals-with-qatar
- https://www.unesco.org/creativity/en/policy-monitoring-platform/national-ai-strategy-2031-and-national-program-artificial-intelligence
- https://www.cnbc.com/2025/12/08/ray-dalio-middle-east-silicon-valley-ai-bubble.html
- https://www.bbc.com/news/articles/cvg8z2mx508o
- https://www.pwc.com/m1/en/publications/potential-impact-artificial-intelligence-middle-east.html