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L’Iran au cœur de la fracture eurasiatique
L’Iran au cœur du nouveau Grand Jeu entre blocs eurasiatiques et ordre occidental
Rédigée par Nina Kodua, contributrice à Chamsin. Géorgienne , diplômée en Droit et en Master de Science politique à la Sorbonne , elle est membre de l'UPF et passionnée par l’intégration européenne, les relations internationales et les enjeux de cybersécurité Publié le 15 janvier 2026

L’ordre international contemporain traverse une zone de turbulences où les anciennes certitudes géopolitiques s'effacent devant de nouvelles logiques de confrontation. Au centre de ce mécanisme complexe se trouve la République islamique d’Iran, un acteur dont la trajectoire interne est devenue, par la force des alliances et des ruptures, le baromètre de la stabilité mondiale. En tant qu'analyste des processus politiques, il est impératif de percevoir la crise iranienne non comme un épiphénomène régional, mais comme le point de rupture d'un équilibre global déjà précaire. Ce qui se joue à Téhéran n'est pas seulement l'avenir d'un régime, mais la définition même des rapports de force entre le bloc libéral démocratique et les puissances révisionnistes qui aspirent à remodeler le XXIe siècle.

La mutation de l’État iranien

Le premier niveau de compréhension de cette fluidité instable réside dans la mutation profonde de la nature de l’État iranien. Nous assistons à la transition d'un modèle théocratique traditionnel vers une structure de prétorianisme théocratique. L'appareil de sécurité, et plus spécifiquement le Corps des Gardiens de la Révolution, a transcendé sa fonction initiale de protection idéologique pour devenir le gestionnaire exclusif de la rente économique et de la décision politique. Cette militarisation de l’appareil d'État répond à une nécessité de gestion de crise permanente. Pour le système international, cette évolution signifie que l'interlocuteur iranien n'est plus un clergé en quête de compromis institutionnel, mais une élite sécuritaire dont la survie dépend de la perpétuation d'un état de siège, tant intérieur qu'extérieur.

L’Iran comme pivot de l’axe eurasiatique

Cette dynamique interne s'imbrique étroitement dans la grande stratégie des puissances mondiales. L’Iran s’est imposé comme le pivot indispensable de l'axe eurasiatique, offrant à la Russie un soutien logistique et à la Chine un ancrage énergétique stratégique au coeur du Moyen Orient. Ce pont autocratique permet une résilience collective face aux pressions occidentales, créant un précédent dans l’étude de l’efficacité des sanctions internationales. La stabilisation de ce modèle validerait la viabilité d'une alternative systémique au modèle occidental, encourageant une fragmentation du monde en blocs étanches. À l'inverse, une défaillance structurelle de l'Iran priverait l'axe Moscou Pékin de son flanc sud, redistribuant les cartes de la domination mondiale au profit d'une multipolarité sous égide occidentale.

Le Caucase du Sud comme zone critique

C'est précisément dans cette architecture de puissance que la dimension caucasienne prend tout son relief stratégique. Pour Téhéran, le Caucase du Sud n'est pas une simple périphérie, mais une extension vitale de sa sécurité nationale. L'Iran observe la reconfiguration des rapports de force à ses frontières nord, où l'affaiblissement relatif de la tutelle russe laisse place à des ambitions concurrentes. Le Caucase est devenu le miroir des contraintes géopolitiques iraniennes. Toute velléité de redécoupage territorial, notamment autour du corridor de Zangezur, est perçue comme une tentative d'isolement vis à vis des débouchés vers l'Europe et la Russie. En se positionnant comme le garant de l'intégrité des frontières caucasiennes, l'Iran défend sa propre survie géopolitique dans un espace où s'affrontent des intérêts israéliens, turcs et occidentaux.

Une instabilité régionale prolongée en Iran affaiblirait davantage sa capacité à contrebalancer les initiatives turques et azerbaïdjanaises au Caucase du Sud, consolidant une configuration où la Turquie, l'Azerbaïdjan et Israël exerceraient une influence quasi hégémonique. Cependant, cette évolution résulte surtout de la convergence d'acteurs externes dont la trajectoire est en grande partie indépendante de la stabilité du régime iranien. Le corridor de Zangezur, le partenariat Israël Azerbaïdjan et l'engagement américain croissant en constituent les vraies sources.

La question nucléaire et la rupture de l’ordre mondial

Au delà de ces alliances territoriales, le spectre de la prolifération nucléaire demeure le défi le plus immédiat pour l'architecture de sécurité globale. L’Iran a atteint un stade de maturité technologique qui le place au seuil de l'irréversible. Si ce seuil est franchi, le principe de non prolifération, pilier de la paix relative depuis 1945, s'en trouverait fondamentalement altéré. Une telle mutation déclencherait une réaction en chaîne, forçant les puissances régionales à réévaluer leur propre doctrine de dissuasion, multipliant ainsi les risques d'une escalade systémique. Le monde n'analyse pas seulement l'armement iranien, il observe la fin potentielle d'un système de régulation internationale.

Graphique crée avec R studio par LF pour Chamsin

L’Iran comme laboratoire du futur ordre mondial

Enfin, la question de l'Iran est celle du temps long face à l'immédiateté de la crise. Le régime se trouve dans une configuration où toute tentative de réforme structurelle comporte des risques pour sa propre cohésion, tandis que l'absence de changement nourrit des tensions sociales profondes. C'est le dilemme classique des systèmes autoritaires. La gestion par la force, efficace à court terme pour maintenir l'ordre, réduit les mécanismes de médiation nécessaires à la stabilité de l'État sur le long terme. Pour le reste du monde, l'Iran est devenu ce laboratoire où se décide si le futur sera dicté par une Realpolitik fondée sur les sphères d'influence, ou si les normes internationales conserveront une forme d'opérabilité. Dans ce grand jeu de dominos, l’Iran n’est pas seulement une pièce. Il est le support sur lequel repose une partie de l'équilibre eurasiatique.


Références
  • Collas A dir 2024 La République islamique d'Iran en crise systémique Éditions L'Harmattan
  • Dudoignon S A 2025 Les gardiens de la révolution en République islamique d'Iran CNRS Éditions
  • Huntington S P 1957 2025 The Soldier and the State Harvard University Press
  • Maloney S 2025 Iran's Political Economy since the Revolution Cambridge University Press
  • Koolaee E Rashidi A 2024 The Zangezur Corridor and Threats to the Interests of the Islamic Republic of Iran Caucasus Analytical Digest 136
  • AIEA 2025 Rapport annuel sur le programme nucléaire de la République islamique d'Iran Nations Unies