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Les États-Unis au Moyen-Orient
Les États-Unis au Moyen-Orient : entre désengagement et influence permanente (Partie 1/2)
Rédigé par Julie G., contributrice à Chamsin. Jeune diplômée en relations internationales, elle est passionnée par les enjeux géopolitiques contemporains. Publié le 13 janvier 2026

Les États-Unis au Moyen-Orient : entre désengagement et influence permanente (1/2)

De l’engagement à la distance : la fin d’une ère d’interventionnisme sécuritaire

Vingt ans après les attentats du 11 septembre, qui avaient placé la région au premier rang des priorités américaines, le Moyen-Orient n’est plus le centre de gravité de la stratégie américaine. La « guerre contre la terreur » (War on Terror), lancée par George W. Bush au début du XXIe siècle a ouvert une période d’interventionnisme intense, de l’Irak à l’Afghanistan en passant par la lutte contre les groupes djihadistes et la stratégie de contre-prolifération du programme nucléaire iranien. Or, depuis quelques années, les États-Unis ont amorcé un retrait progressif, marqué par un recentrage des priorités et la diminution de leur empreinte militaire. Entre engagement massif et désengagement assumé, comment comprendre la place des États-Unis au Moyen-Orient aujourd’hui ? Ce basculement progressif, que l’on retrouve dans plusieurs pays, permet de saisir l’évolution de la présence américaine au Moyen-Orient et témoigne d’un repositionnement profond, dont les dynamiques varient d’un pays à l’autre.

Irak

À la suite des attentats, George W. Bush a rapidement fait de la question du terrorisme la pierre angulaire de ses mandats, tant au niveau interne qu’externe. Au regard du dossier irakien, celui-ci avait notamment affirmé que « le problème fondamental [...] réside dans la nature même du régime [...] qui, à elle seule, aurait justifié une intervention » (Cairn.Info). Soutenus notamment par la Grande-Bretagne, l’Italie et l'Espagne, près de 250 000 militaires américains ont ainsi débarqué en Irak en mars 2003 dans le cadre de l’opération Iraqi Freedom (« Liberté de l'Irak »), engendrant la chute du régime dictatorial de Saddam Hussein vingt-six jours après leur arrivée. Malgré cette rapide victoire, l’Irak illustre aujourd’hui les limites de l’interventionnisme américain. Un premier retrait des troupes a été conduit par Barack Obama en 2011, signe tangible de la réorientation stratégique vers l'Asie-Pacifique (Pivot to Asia) qu’il souhaitait impulser. Sous la présidence de Joe Biden, les troupes de combat américaines ont été entièrement retirées du sol irakien en 2021. D’un commun accord entre les deux pays, une présence militaire – chargée d’appuyer les forces locales dans la lutte contre l’État islamique et de contenir l’influence iranienne – est néanmoins maintenue (environ 2 500 soldats). Cette opération, véritable reflet d’un désengagement inachevé, a laissé derrière elle un pays fragmenté, instable et traversé par de fortes tensions.

Harith Hasan, politologue irakien, la décrit comme une « poorly planned and recklessly implemented occupation » (« une occupation mal préparée et mise en œuvre imprudemment ») (Middle East Eye).

Bien que Saddam Hussein ait été renversé, la construction d’une démocratie fonctionnelle n’a pu aboutir, notamment en raison de l’absence d’un partenaire local puissant, qui plus est partageant la même vision que Washington. Au sein de la société irakienne, la présence américaine reste associée à l’instabilité née de l’occupation : 72,8 % des Irakien·ne·s la considèrent comme un facteur d’instabilité. La population irakienne conserve donc une attitude méfiante à l’égard de Washington, tiraillée entre un rejet de l’occupation américaine et un besoin de stabilité sécuritaire. L’implication des forces américaines dans des violations endémiques des droits humains visant le peuple irakien, dénoncée par l’organisation non-gouvernementale (ONG) Amnesty International, vient renforcer cette méfiance.

Syrie

Durant sa campagne en 2008, Barack Obama a promis d’engager un dialogue avec les « États voyous », définis comme tels par l’administration Bush, dont la Syrie. Dès le début de son mandat, il a alors entrepris de normaliser les relations entre Washington et Damas : des visites diplomatiques ont été organisées et un nouvel ambassadeur américain a été nommé en 2010, après cinq années d’absence. Face à la révolte de 2011 et à la répression brutale du régime, les États-Unis ont privilégié une réponse essentiellement politique — comprenant notamment des sanctions et une pression diplomatique — tout en refusant d’assumer un rôle militaire direct, y compris après l’usage d’armes chimiques par les forces gouvernementales à l’encontre de la population syrienne.

Par la suite, les priorités américaines ont été redéfinies en faveur de la lutte contre l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), également connu sous le nom de Daech et souvent désigné par son acronyme anglais ISIS (Islamic State in Iraq and al-Sham) ou ISIL (Islamic State of Iraq and the Levant). Dès lors, une alliance kurdo-arabe, appelée les Forces démocratiques syriennes (FDS) et constituée d’environ 50 000 soldats, a été créée avec le soutien de l’administration d’Obama, permettant de contenir et d’affaiblir durablement l'État islamique. ​​L’antiterrorisme est alors au cœur de l’agenda, au détriment de la reconfiguration politique de la Syrie.

Cette logique se voit confirmée par le retrait partiel des troupes dans le nord du pays, décidé en 2019 par Donald Trump. En faisant cela, Trump a donné la priorité à la sécurité des soldats américains mais a jeté le doute sur le sort des Kurdes, ouvrant la voie à l’opération militaire d’Ankara et consolidant l’influence russe sur le terrain. Ce désengagement a été très mal accueilli par les alliés, qui le perçoivent comme un véritable abandon dans la lutte contre l’État islamique.

La chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 – suite à une offensive éclair de dix jours menée par les forces rebelles – suivie de l’arrivée au pouvoir du président intérimaire Ahmed al-Sharaa n’a pas fondamentalement modifié l’attitude des Américains : la relation syro-américaine se caractérise aujourd'hui par une posture distante, des sanctions économiques visant la Syrie et des contacts diplomatiques restreints. En effet, la Syrie est exclue du système bancaire international et des transactions financières en dollars depuis l’adoption de la loi César (Caesar Syria Civilian Protection Act) en 2019, bien que deux suspensions temporaires aient été accordées depuis.

Dans cette logique, les États-Unis n’ont pas cherché à réaffirmer leur rôle après la chute d’Assad, laissant Ankara, Moscou et les acteurs locaux redessiner les rapports de force. Toutefois, et malgré le désengagement militaire de Washington, les demandes du nouveau président syrien pour une normalisation économique montrent que Washington conserve un levier essentiel au sein de ce pays.

Iran

L’Iran demeure l’adversaire structurel de l’administration américaine au Moyen-Orient. Ces dernières années, les États-Unis ont alterné entre sanctions économiques et tentatives de dialogue prudentes avec Téhéran. Lors de son mandat, Barack Obama a mis un point d’honneur à apaiser les relations américano-iraniennes, prônant la diplomatie plutôt que la confrontation. Les négociations diplomatiques, encouragées par Washington, ont ainsi conduit à l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (ou Joint Comprehensive Plan of Action) signé en juillet 2015 par l’Iran, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Chine et la Russie. Cet accord international vise à freiner le programme nucléaire iranien par des garanties et inspections afin de prévenir toute militarisation.

A contrario, Donald Trump a rompu avec la politique de l'administration Obama, et ce dès ses premiers mois à la Maison Blanche. Ce dernier s’est retiré de l’accord de Vienne en 2018, fragilisant fortement le dispositif. L’administration Trump s’est alors engagée dans une politique dite de « pression maximale » (maximum pressure), se traduisant par de lourdes sanctions économiques contre l’Iran. Cette rupture a notamment engendré l’isolement diplomatique de Téhéran. Le mandat de Biden n’a pas apporté de grands changements, malgré plusieurs tentatives de relance du dialogue.

Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Trump poursuit une logique d'endiguement (containment), impliquant des pressions diplomatiques et l’application de sanctions qui plombent l’économie iranienne, souvent au détriment de la population. En effet, cette politique est perçue comme une punition collective par les civils. Selon une enquête d’opinion publique menée par le Center for International and Security Studies at Maryland (CISSM) en octobre 2019, portant notamment sur l’impact des sanctions américaines sur la population civile, 57 % des Iranien·ne·s interrogé·e·s qualifient l’impact négatif de « grand » et 26 % évoquent un « certain » impact négatif.

Afghanistan

Le 7 octobre 2001, à la suite du refus des talibans de livrer Ben Laden et à l’adoption de la résolution 1368 sur le droit à la légitime défense des États-Unis par le Conseil de sécurité des Nations unies, Washington a lancé l'opération Enduring Freedom (« Liberté durable »). Soutenus par l’Alliance du Nord, les Américains ont vaincu les talibans deux mois plus tard. Une Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) est alors mise en place à Kaboul, avec le double objectif de lutter contre le terrorisme et de constituer un État de droit en Afghanistan.

Les talibans sont néanmoins revenus en force et ont repris possession d’une large partie du territoire afghan dès 2005. Bien qu’initialement appréciées, les troupes occidentales sont perçues comme des troupes d’occupation. Des soldats sont auteurs de bavures et font preuve de comportements intrusifs et méprisants vis-à-vis de la population. Tout cela joue en faveur des talibans, et creuse le fossé entre les troupes étrangères et les civils.

Malgré l’assassinat de Ben Laden le 2 mai 2011 au Pakistan, la guerre en Afghanistan persiste, alors que la fracture entre les forces internationales et la population locale atteint son apogée. En décembre 2014, la mission Resolute Support (« Soutien résolu ») - composée de 13 000 soldats de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) - est lancée avec pour objectifs la formation et l’assistance à la lutte antiterroriste, et vient succéder à la FIAS qui a pris fin en décembre 2014 ; elle succède à la FIAS, qui achève alors treize années d’intervention.

Dans le but de clore ce qui était devenu la plus longue guerre extérieure jamais conduite par les États-Unis, Donald Trump a contourné le président Ghani – réélu en 2019 avec une forte abstention – pour négocier directement avec les talibans. Un accord a finalement été conclu entre ces deux parties fin février 2020 à Doha, permettant d’envisager véritablement le départ des soldats américains.

Face à la progression rapide des talibans, les forces américaines ont quitté l’Afghanistan de manière précipitée, avant la date initialement fixée par le président Joe Biden, entré en fonction en janvier 2021. La voie étant libre, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan en août 2021. Cette guerre a laissé une empreinte indélébile sur Washington et la population afghane, avec la perte de plus de 3 613 soldats américains, 47 000 civils et 70 000 soldats afghans ainsi que l’exil de milliers de personnes. Malgré les 2 000 milliards de dollars dépensés, les talibans ont rétabli l’Émirat islamique d’Afghanistan et appliquent la charia sur le sol afghan.

Ainsi, l’Afghanistan demeure aujourd’hui un symbole de l’échec de la doctrine de regime change, qui est une stratégie visant à modifier ou renverser un régime politique dans un pays tiers, par des moyens allant de la guerre ouverte aux pressions politiques. Selon le chercheur Romain Malejacq, professeur associé à l’université Radboud de Nimègue, ce conflit représente « l’échec de l’idée qu’une puissance étrangère, aussi puissante soit-elle, a la capacité de façonner une société par le biais d’une intervention » (L’Histoire).

Notons que les nombreux Afghan.e.s réfugié.e.s aux États-Unis – environ 17 000 – se trouvent désormais confronté.e.s à un avenir incertain. Récemment, le président Trump a décidé de lever le statut TPS, soit le statut de protection temporaire permettant aux réfugiés afghans de rester sur le sol américain. D’après le président, le climat afghan actuel étant moins dangereux qu’à l’époque, les réfugiés peuvent repartir dans leur pays. Or, les faits démentent ses propos : la population afghane fait face à un climat arbitraire et liberticide, réprimant en particulier les femmes et jeunes filles, une crise économique profonde et une famine persistante selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et l’ONG Human Rights Watch.

Vers un tournant stratégique américain ?

Des opérations militaires massives en Irak et en Afghanistan aux engagements plus limités en Syrie ou face au programme nucléaire iranien, la politique américaine a oscillé ces dernières années entre action directe et retrait stratégique. Ce mouvement de désengagement dans ces pays respectifs illustre la transition progressive d’une diplomatie interventionniste – caractérisée par une présence sécuritaire expansive, coûteuse et politiquement risquée – vers une approche plus prudente et sélective. Depuis 2020, le Moyen-Orient est devenu une priorité secondaire pour Washington, bien qu’il reste un pilier stratégique, comme le démontrent les décisions de Donald Trump. Selon l’universitaire et écrivain syrien Marwan Kabalan, cela peut s’expliquer par le fait que le président cherche désespérément à obtenir un succès en matière de politique étrangère après les échecs en Afghanistan et en Iran. La dynamique actuelle ouvre ainsi la voie à de nouvelles modalités d’influence, moins fondées sur l’usage de la force – modalités qui seront analysées dans une seconde partie.


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