Au XIXe siècle, de nombreux établissements ouverts par des missionnaires étrangers voient le jour au sein de l’Empire ottoman. Ces écoles, fondées majoritairement par des missions catholiques et protestantes occidentales, sont souvent décrites comme de simples outils coloniaux ou de prosélytisme. Toutefois, il convient d’étudier la manière dont ces écoles sont parvenues à transformer le paysage de certaines provinces arabes d’un Empire en déclin.
Ainsi, cet article propose d'interroger le rôle des écoles missionnaires en Syrie ottomane entre 1860 et la fin de la Première Guerre mondiale. Afin de comprendre la place de ces établissements, il est nécessaire d’étudier le contexte d’essor de ces missions, avant d’analyser leur rôle comme espace de transformation sociale et culturelle. Enfin, il faut examiner la posture de l’Empire ottoman et ses évolutions face à ces écoles jusqu’en 1918.
Un paysage éducatif en mutation à l’arrivée des missions étrangères
L’arrivée de missions étrangères, ayant pour objectif d’instruire les populations locales en Syrie ottomane dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne peut se comprendre sans l’analyse des bouleversements politiques et sociaux de l’époque.
Le tournant de 1860
L’année 1860 est marquée par le massacre de milliers de chrétiens au Mont-Liban et à Damas. Face à cela, les puissances européennes décident d’intervenir, et notamment la France, alors dirigée par Napoléon III. L’intervention française est présentée comme une « protection des chrétiens d’Orient ». Cette intervention s’accompagne alors d’un renforcement diplomatique des capitulations, qui correspondent à des privilèges extraterritoriaux accordés aux puissances européennes par l’Empire. C’est ainsi que les congrégations religieuses françaises et les missions protestantes américaines et britanniques multiplient les créations d'écoles.
À Damas, les Lazaristes réorganisent leur mission suite aux événements de 1860. Ces derniers sont présents depuis le XVIIIe siècle, mais demeuraient relativement discrets. L’historien Jérôme Boquet qualifie le collège Saint-Vincent, qu’ils ont fondé en 1787, de « champion de la France à Damas ». Cet établissement s'impose et accueille non seulement des catholiques, mais aussi des élèves orthodoxes, musulmans et juifs. Cette tendance se retrouve également à Beyrouth, avec le Syrian Protestant College, fondé en 1866, qui se veut un établissement à l’enseignement « non-confessionnel », même si son financement et son corps enseignant demeurent majoritairement protestants.
Ces écoles missionnaires, bien que différentes, se rejoignent sur le fait qu’elles ne dispensent pas seulement des instructions religieuses. De fait, elles introduisent des programmes inspirés des modèles européens avec des sciences naturelles, des mathématiques, de l’histoire, de la géographie, ainsi que des langues étrangères comme le français et l’anglais qui sont considérées comme des atouts pour la mobilité sociale.
Les Tanzimat, ère de réformes ottomanes (1839-1876)
La prolifération des écoles missionnaires s’inscrit dans une ère de réforme. Les Tanzimat (« réorganisation ») visent à moderniser l’Empire alors menacé par les grandes puissances et la montée des nationalismes. Pour lutter contre les ingérences étrangères, ces réformes incluent une volonté de restructuration du système éducatif. De fait, le Règlement général sur l'éducation est promulgué en 1869 et crée un modèle d'établissement d'enseignement secondaire, connu sous le nom d'école İdadi, sur le modèle des écoles Rüştiye (établissement visant la modernisation de l’éducation, correspondant au niveau collège d’aujourd’hui). Ce faisant, ce règlement abandonne le système classique pour permettre d'accroître l’offre d’écoles ottomanes.
En théorie, toute école missionnaire se doit d’obtenir une autorisation du ministère de l’Éducation et se soumettre à des inspections régulières. Dans les faits, l’application demeure inégale : les missions bénéficient du soutien de consulats (notamment français et britanniques) qui contournent ou ignorent souvent ces obligations. L’historienne Chantal Verdeil note que cette période est marquée par une coexistence tendue entre un État qui cherche à affirmer sa souveraineté, notamment dans le secteur de l’éducation, et des missions étrangères fortes de leurs appuis extérieurs.
La concurrence entre les missions, l’Empire et les communautés locales
Le paysage éducatif en Syrie ottomane à la fin du XIXe siècle est ainsi très fragmenté. En plus des écoles missionnaires, on retrouve des établissements communautaires, comme ceux de l’Alliance israëlite universelle (fondée en 1860), ou des orthodoxes grecs. Face à cela, les écoles publiques ottomanes, étant sous-financées, sont moins attractives.
De cette pluralité naît une dynamique de concurrence. Afin d’attirer les élèves, les écoles missionnaires doivent proposer une qualité d’enseignement supérieure, des réseaux d’anciens élèves influents, voire une certaine flexibilité confessionnelle. À l’inverse, l'Empire ottoman tente de retenir les élèves musulmans dans ses établissements publics, de crainte que la fréquentation d’écoles étrangères n’affaiblisse leur loyauté religieuse et politique.
Cette concurrence n’est toutefois pas stérile, puisqu'elle permet l’innovation pédagogique et contribue à l’émergence d’une offre éducative moderne. Pour autant, il convient de noter que celle-ci reste inégalement répartie socialement et géographiquement. Ainsi, les grandes villes comme Damas, Beyrouth ou encore Alep concentrent la majorité de ces établissements, laissant les zones rurales largement dépourvues.
L’école missionnaire comme espace de transformation sociale et culturelle
Si les écoles missionnaires ont servi des intérêts diplomatiques de leur pays d’origine, leur impact le plus durable réside dans leur transformation en espaces de mobilité sociale et de brassage confessionnel. L’idée que ces établissements étaient réduits à être des « usines à conversion » est dépassée, puisqu’ils sont devenus, souvent malgré eux, des pionniers de la modernité syrienne.
Former les élites de demain
Le Syrian Protestant College de Beyrouth illustre la politique d’ouverture adoptée par la plupart des écoles missionnaires. Bien que protestant, il accueille des étudiants de toutes confessions et impose l’arabe comme langue d’enseignement des lettres, et utilise l’anglais pour les sciences. Ce bilinguisme permet d’éduquer des jeunes hommes (et plus tard, des femmes) capables de naviguer entre les sphères ottomanes et européennes.
Les anciens élèves du Syrian Protestant College ou du collège des Lazaristes de Damas intègrent facilement les rangs de l'administration, du journalisme, de la médecine, ou encore du commerce. Ils forment un réseau d’influence qui ne se cantonne pas aux frontières confessionnelles. L’historienne Betty Anderson démontre que beaucoup d’anciens élèves du Syrian Protestant College ne sont pas devenus des pasteurs ou promoteurs de la culture américaine, mais se sont affirmés comme revendicateurs du nationalisme arabe et de la Nahda (Renaissance arabe).
L’éducation des filles
Une autre innovation des écoles missionnaires concerne l’éducation des jeunes filles. Les congrégations féminines comme les Sœurs de Saint-Joseph ouvrent des écoles et des pensionnats. Ces établissements offrent aux jeunes filles, majoritairement issues de la bourgeoisie, un accès à l’instruction, à la culture générale et parfois à des formations professionnelles pour devenir enseignante ou infirmière par exemple.
À l’époque, l’objectif demeure souvent de former de « bonnes épouses et mères de familles chrétiennes ». Éduquer les jeunes filles représente un intérêt majeur pour les missions, car la première socialisation des enfants est celle du cercle familial. Or, si les futures mères ont intégré les valeurs chrétiennes, elles peuvent les inculquer à leur tour à la prochaine génération.
Pour autant, le résultat principal est l’émergence d’une première génération de femmes lettrées, capables de participer, même indirectement, à la vie intellectuelle de leur temps. Marie ‘Ajami (1888-1965), née à Damas dans une famille chrétienne orthodoxe aisée, est un excellent exemple de la trajectoire de ces femmes. Elle suit sa scolarité au sein d’établissements missionnaires, mais ne se cantonne pas au rôle domestique assigné aux femmes. Marie ‘Ajami devient enseignante, puis une figure emblématique du journalisme et du féminisme syrien. En 1910, à seulement 22 ans, elle fonde Al-’Arûs (« La Mariée »), la première revue féminine de Syrie, dans laquelle elle défend l’accès des femmes à l’éducation, au travail et à la participation à la vie publique.
Circulation des idées et nationalisme arabe
Par ailleurs, l’école missionnaire contribue à accélérer la Nahda. Les élèves sortants de ces établissements maîtrisent l’arabe littéraire modernisé et ont accès à la presse et aux ouvrages européens. De fait, des figures majeures de la Nahda ont suivi une partie ou l’intégralité de leurs études auprès d’écoles missionnaires. Ainsi, Jurji Zaydan (1861-1914), historien et romancier libanais, fondateur de la revue Al-Hilal, a étudié au Syrian Protestant College avant de s'installer au Caire, où il diffuse ses idées réformistes. De même, Shibli Shummayyil, autre ancien élève du Syrian Protestant College, a critiqué la politique de l’Empire ottoman en Syrie en soutenant des idées darwinistes et socialistes. Ces intellectuels participent à l’émergence d’un discours nationaliste arabe détaché des appartenances confessionnelles.
Par conséquent, l’école missionnaire, initialement conçue pour diffuser une influence étrangère, engendre paradoxalement des penseurs du nationalisme arabe. Les élèves ont appris à valoriser leur langue et leur histoire commune, tout en s’appropriant les travaux intellectuels occidentaux. Cette appropriation sélective facilite grandement l’ampleur des mouvements nationalistes.
Enfin, les missions proposent au sein de leurs établissements des activités extrascolaires. De cette manière, les élèves peuvent prendre part à des rassemblements littéraires, écrire dans des journaux étudiants, mais aussi assister ou se produire dans des représentations théâtrales. Ces activités les familiarisent avec la prise de parole publique et la confrontation d’idées dans le cadre de discussions et de débats, compétences essentielles pour des carrières en politique ou dans le domaine du journalisme.
Entre tolérance et méfiance : l’Empire ottoman face aux écoles missionnaires
La relation entre les autorités ottomanes et les écoles missionnaires a évolué à mesure que la méfiance de l’Empire s'est accrue. Dans les années 1880, le ministère de l’Education, ou Maarif Nezareti, tente d’imposer la souveraineté de l’Empire sur le secteur éducatif, dans les derniers gouvernements de celui-ci. Malgré le Règlement général sur l’éducation de 1869, les inspections sont souvent évitées par les missions.
La Première Guerre mondiale (1914-1918) comme rupture brutale ?
L’entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés des empires allemand et austro-hongrois le 29 octobre 1914 marque la fin de cet équilibre entre les autorités ottomanes et les missions. Cette rupture n’est que l’aboutissement de tensions qui s'amplifient durant les dernières années.
De fait, les Jeunes-Turcs, fondés en 1889, sont un mouvement politique nationaliste, moderniste et réformateur ottoman, qui revendique notamment un antichristianisme. Selon eux et notamment Djemal Pacha, commandant de la IVe armée et gouverneur militaire de la Grande Syrie, les écoles étrangères deviennent des ennemis de l’intérieur. L’objectif est de « turquiser » les populations afin de sécuriser le pays. Restreindre les écoles missionnaires permet de briser les influences étrangères et prévenir toute volonté de révolte arabe.
Dans cette optique de « turquisation », les établissements dirigés par des ressortissants de pays ennemis (France, Grande-Bretagne, Russie) sont fermés ou mis sous séquestre. Les consulats français en Syrie ottomane sont perquisitionnés. Les missionnaires sont expulsés ou contraints de se cacher. Ainsi, les écoles doivent cesser leurs activités. De plus, l’usage du français et de l’anglais est prohibé dans l’enseignement au profit du turc et de l’arabe.
Les anciens élèves et les enseignants suspectés de sympathie pour les puissances de l’Entente ou pour le nationalisme arabe sont surveillés, arrêtés voire exécutés. Ainsi, les pendaisons de Damas et Beyrouth (1915-1916), ordonnées par Djemal Pacha, causent la mort de plusieurs intellectuels formés dans ces écoles.
En outre, la famine qui ravage le Mont-Liban et la Syrie entre 1915 et 1918 achève de désorganiser le système éducatif étranger. Les bâtiments des établissements scolaires sont parfois réquisitionnés pour loger des troupes ou des blessés. Le projet éducatif missionnaire, après s’être imposé au bout d'un demi-siècle, est brutalement mis à l’arrêt.
Un héritage anéanti ?
Après la défaite ottomane de 1918, les mandats français et britanniques sont instaurés, ce qui donne provisoirement un second souffle aux écoles missionnaires. Les établissements ouvrent leurs portes à nouveau, avec le soutien des nouvelles autorités mandataires. La France voit dans les écoles catholiques un relai essentiel de sa politique de « rayonnement » au Levant.
Toutefois, le contexte est différent. La guerre a exacerbé les sentiments nationalistes. Même des anciens élèves d’écoles missionnaires comme Marie ‘Ajami prennent position et critiquent les mandats français et britanniques pour avoir exercé des formes de colonialisme. En 1920, le Syrian Protestant College est renommé l’American University of Beirut. Les établissements subsistants doivent ainsi composer avec le nationalisme arabe.
L’héritage des écoles missionnaires est donc double. D’une part, elles ont légué un système éducatif moderne et formé un réseau d’anciens élèves influents. D’autre part, elles sont synonymes de domination étrangère et leur souvenir alimente les discours nationalistes qui, tout au long du XXe siècle, oscilleront entre la volonté de se réapproprier cet héritage et celle de le remplacer intégralement par un système national et arabophone.
Aujourd’hui encore, l’héritage de ces écoles perdure au Liban et en Syrie. De nombreuses familles continuent de valoriser ce type d’enseignement. Les établissements subsistants mettent en avant la renommée qu’ils ont acquise au fil du temps et l’excellence de leurs enseignements. Ainsi, comprendre leur histoire permet de saisir un peu mieux les racines des tensions contemporaines qui se perpétuent dans la région.
- Jérôme Bocquet, Missionnaires français en terre d'islam : Damas 1860-1914, Paris, Les Indes savantes, 2005
- Betty Anderson, The American University of Beirut, Arab Nationalism and Liberal Education, Austin, University of Texas Press, 2011
- Chantal Verdeil, « La classe “sous le chêne” et le pensionnat : les écoles missionnaires en Syrie (1860-1914) entre impérialisme et désir d'éducation », Outre-Mers, vol. 94, n° 354-355, 2007, p. 197-221
- Michael VanZandt Collins, Entangled Education: Foreign and Local Schools in Ottoman Syria and Mandate Lebanon (19–20th Centuries), edité par Julia Hauser, Christine B. Lindner et Esther Möller – Journal of Jesuit Studies 4.4, 2017
- Aleksandra Kobiljski, « Un modèle américain ? Les collèges protestants de Beyrouth et Kyoto, 1860-1875 » et « Un modèle américain ? Les collèges protestants de Beyrouth et Kyoto, 1860-1975 », Monde(s) n°6, « Philanthropies transnationales », 2014
- Aron Rodrigue, De l'instruction à l'émancipation : les enseignants de l'Alliance israélite universelle et les Juifs d'Orient, 1860-1939, Calmann-Lévy, coll. « Diaspora », 1989
- Anne-Laure Dupont, « Chapitre IV. Le Syrian Protestant College », in Ǧurǧī Zaydān (1861-1914), Presses de l’Ifpo, 2006
- Sabine Mohasseb Saliba « Une figure saillante du journalisme syro-libanais : Marie Ajami (1888-1965) », Chronos, vol. 27, 2013, p. 141-165
- Tatiana Pignon, « Nahda : renaissance culturelle et religieuse, éveil politique dans le monde arabe au XIXe siècle », Les clés du Moyen-Orient, 2012
- Gisèle Kahn, « La langue est une marchandise ». Regards sur la diffusion du français auprès de publics spécialisés du Moyen Âge au XXe siècle, Documents pour l'Histoire du français langue étrangère ou seconde, n°66-67, 2021
- Xavier Baron, Histoire de la Syrie : 1918 à nos jours, Tallandier, 2014