L'entrepreneuriat féminin au Moyen-Orient connaît une dynamique croissante, marquée par des initiatives innovantes et un soutien accru à la création d'entreprises dirigées par des femmes. Malgré les défis culturels et économiques, de nombreuses femmes dans la région transcendent les obstacles pour bâtir des entreprises florissantes.
Être femme entrepreneure au Liban, c’est allumer la flamme du renouveau
Comme dans beaucoup de pays, la pandémie de Covid-19 a eu des répercussions dévastatrices sur la situation économique du Liban, à laquelle s’est ajoutée l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Ainsi, les femmes sont davantage touchées par le chômage que leurs concitoyens masculins. Selon une étude de l’Organisation internationale du travail (OIT), le taux de chômage des femmes a atteint environ 35 % en 2023, soit une augmentation de 10 % par rapport à 2019.
Même si elles sont plus sujettes à travailler dans des conditions précaires et à percevoir des salaires inférieurs à ceux des hommes, les femmes libanaises ne renoncent pas. Parmi les défis qu’elles rencontrent, il y a le manque de financement. Comme le souligne Corine Kiame, présidente de la Lebanese League for Women in Business : « L’accès des femmes libanaises au financement reste extrêmement faible : en 2023, seulement 8 % des femmes étaient entrepreneures, et parmi elles, seulement 17 % ont obtenu un financement auprès des institutions financières. »
Cependant, plusieurs initiatives contribuent à l'essor de l'entrepreneuriat féminin au Liban : des programmes comme Berytech et The Arab Women Entrepreneurs offrent un soutien financier et technique aux femmes entrepreneuses. Par ailleurs, des réseaux d’accompagnement se mettent en place pour favoriser l’autonomisation économique des femmes. Des organisations comme Women in Business facilitent le réseautage et le mentorat, permettant aux femmes de bénéficier de l’expérience de celles qui ont développé leur propre structure.
L'entrepreneuriat féminin joue un rôle essentiel dans l'économie : avec une population de femmes de plus en plus instruites, les entrepreneuses deviennent des pionnières dans leurs communautés. Elles contribuent à la diversification des économies locales et à la création d'emplois.
Trois entreprises illustrent cette dynamique :
-Helwé est une marque de cosmétique naturelle, créée par Josiane Riachi et sa fille Laetitia. Cette maman de trois enfants, docteure en pharmacie, a profité du confinement pour donner libre cours à sa passion : la cosmétique. Depuis la pandémie, Josiane a vu sa marque prendre son envol, et aujourd’hui ce duo mère-fille est à la tête d’une entreprise florissante.
-Zenobie met en valeur le design libanais tout en soutenant l’artisanat local. Zeina Bassil a créé en septembre 2022 une marque de design d'objets de décoration, de papeterie et d'articles pour le quotidien, alliant esthétique et fonctionnalité. Zenobie est née dans un contexte difficile, car Zeina n’avait pas les moyens d’ouvrir une boutique à Beyrouth. Elle choisit alors d’éviter un investissement important dans une boutique sophistiquée et opte pour un lieu simple – aménagé avec des étagères et des tables provenant de son domicile – afin de tester sa marque et son public. Portée par son succès, elle ouvre aujourd’hui sa boutique phare entièrement rénovée, à Beyrouth. « Travailler et construire à Beyrouth est un défi unique, différent de partout ailleurs. Je ne peux pas dire que je sois pleinement confiante quant à la stabilité ou la prospérité à venir. Mais je sais une chose : à ce stade, Zenobie a besoin de cette étape pour continuer à grandir, et je suis prête à lui donner tout mon engagement. », affirme cette jeune entrepreneuse sur ses réseaux sociaux.
-Savvy Element a été fondée par Batoul Hakim en 2019, pour proposer en pleine pandémie des produits de ménage et de soins éco-responsables. Batoul se définit comme une chimiste verte et fervente défenseure du développement durable. Les ingrédients actifs et les matières premières qu’elle utilise sont d'origine locale, extraits et produits selon des techniques respectueuses de l'environnement, peu énergivores et peu gourmandes en eau. Savvy Element est un véritable soutien pour les agriculteurs locaux et les entreprises du commerce équitable, créant ainsi des emplois. Aujourd’hui, Savvy organise des ateliers et des événements portes ouvertes pour sensibiliser le public au développement durable et à la consommation responsable de cosmétiques, de produits d'entretien et de produits de première nécessité écologiques.
Syrie : entreprendre pour rebâtir
La Syrie, autrefois dotée d’un potentiel économique prometteur, a été ravagée par une guerre civile à partir de 2011, plaçant le pays face à des défis économiques et sociaux sans précédent. Cependant, dans ce contexte difficile, les femmes syriennes émergent comme des figures clés de l'entrepreneuriat, cherchant à reconstruire leur pays tout en affirmant leur rôle dans la société.
Malgré leur résilience et leur détermination, les femmes entrepreneures en Syrie affrontent de multiples obstacles. La guerre a provoqué une instabilité qui complique l'accès aux ressources et aux marchés, tandis que les restrictions de déplacement et les sanctions économiques limitent leur capacité à opérer normalement. Elles peinent aussi à obtenir des financements pour leurs projets, freinées par des préjugés de genre qui entravent l'accès aux crédits et aux subventions nécessaires pour démarrer ou développer une entreprise. Aussi, les attentes socioculturelles peuvent-elles constituer une épreuve supplémentaire. En effet, dans certaines régions, les femmes qui cherchent à être indépendantes financièrement peuvent rencontrer de la résistance de la part de la société.
Malgré tout, plusieurs femmes syriennes se sont illustrées par leur courage et leur créativité.
Voici quelques parcours inspirants :
Dans le nord-ouest de la Syrie des femmes lancent des entreprises prospères, grâce quelquefois au soutien d'organisations locales, sous forme de microfinancements.
Safa al-Mousa est l’une d’elles. Pharmacienne et entrepreneuse, après un an passé en Turquie, elle revient dans la province d'Idlib, où elle fonde Themol, une entreprise pionnière dans la production de produits de soins cutanés médicaux. En mai 2023, Safa lance sa société et fabrique sept types de crèmes pour la peau. Aujourd’hui, Themol lui assure non seulement une stabilité économique, mais emploie également cinq personnes – trois femmes et deux hommes.
Shaimaa Hilal, 30 ans, a ouvert Byelba'elek(“Ça te va bien”), une boutique d'accessoires pour femmes, dans le nord d'Alep. Elle a pu lancer son commerce grâce à une micro-subvention, compte tenu de ses ressources limitées. Outre ses difficultés financières, Hilal vit avec une mobilité réduite, étant née sans fémur à la jambe droite. Son projet a pu voir le jour grâce à sa persévérance et à une aide de 1 600 dollars, allouée par une organisation humanitaire.
Plusieurs programmes, dont l’organisation Violet, œuvrent activement à l'autonomisation économique des femmes, dans le nord-ouest de la Syrie. Avant de bénéficier d’un financement, celles-ci suivent une formation dans divers domaines, tels que la couture, la coiffure ou la vente.
Amal, maman de cinq enfants, a lancé son exploitation agricole malgré les barrières économiques et sociétales. Elle disposait non seulement de peu de moyens financiers, mais son entourage la dissuadait de poursuivre, estimant qu’il s’agissait d’“un métier d’hommes”. Amal n’a jamais baissé les bras. Soutenue par son mari et aidée financièrement par une organisation humanitaire, elle a pu développer son exploitation. Aujourd’hui, Amal contribue aux revenus de sa famille tout en offrant à sa communauté un accès à des produits locaux. Elle emploie désormais quinze femmes qui, à leur tour, ont conquis leur indépendance financière et sont un soutien pour leurs familles. Grâce aux revenus de son entreprise, toutes les filles d’Amal vont à l’école ou étudient à l’université.
Entrepreneuriat féminin en Égypte : Briser les barrières et inspirer l'avenir
En Égypte, les femmes ont longtemps été confrontées à des obstacles culturels, sociaux et économiques. Les stéréotypes de genre persistent, mais des réformes législatives récentes visent à améliorer l'égalité entre les sexes. Il en résulte que les femmes entrepreneures se trouvent dans une position moins favorable que les hommes concernant l’accès au crédit commercial auprès des banques ou de tout autre établissement de service financier agréé. Cela est fortement lié aux contraintes culturelles, lesquelles constituent un défi additionnel en influençant négativement la crédibilité des femmes, leur autonomisation et leur confiance en elles.
En dépit des obstacles, les femmes persistent dans leur projet d’entrepreneuriat et s’affirment progressivement comme de véritables actrices du changement.
C’est le cas de deux jeunes femmes, Yara Yassin et Rania Rafie, fondatrices de l’entreprise cairote Up-fuse, qui travaillent avec des artisans locaux pour transformer sacs et bouteilles en plastique en articles de mode de qualité. La pollution causée par les sacs plastique au Caire est tristement célèbre, et c’est pour contrer ce fléau que Rania Rafie et Yara Yassin décident de fonder Up-fuse en 2013, alors qu’elles terminent leurs études de design de produits. C’était alors un pari très audacieux, dans un pays où la conscience écologique est marginale et peu considérée. Les deux fondatrices ont choisi de collaborer avec une association œuvrant auprès des chiffonniers du Caire – habitants d’un bidonville vivant de la collecte des déchets de la capitale. À seulement 23 ans, les deux amies ont eu à relever de nombreux défis, comme le raconte Yara : « Il est parfois difficile de se faire respecter et obéir par des employés quand on est une femme en Égypte, surtout quand il s’agit d’hommes plus vieux que vous », avant de confier : « On attend de vous que vous suiviez un certain chemin. Quand j’ai commencé cette société avec ma partenaire, il était difficile de faire comprendre à mon entourage que je me lançais dans un business, qui ne rapporte pas nécessairement de l’argent, plutôt que de me chercher un mari. »
Aujourd’hui, Up-fuse est devenue une entreprise sociale qui emploie 50 personnes et continue de se développer via sa boutique en ligne, ainsi qu’avec ses partenaires internationaux, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni et à New York.
Autre égyptienne entrepreneure : Doaa Aref qui, en 2016, suivait un traitement contre le cancer, mais peinait à se procurer les médicaments dont elle avait besoin, dans les bons dosages. Elle eut alors l’idée d’une application qui permettrait aux patients de localiser la pharmacie la plus proche, où ils pourraient obtenir et renouveler leurs ordonnances, tout en étant accompagnés dans leur parcours de soins. Doaa Aref et son amie, la pédiatre Rasha Rady, ont sollicité un financement auprès de l’accélérateur d’entreprises Flat6Labs, et c’est ainsi qu’est née leur application mobile, baptisée Chefaa. Cette plateforme, lancée en 2018, s’est depuis imposée comme une figure majeure du secteur de la santé numérique au Moyen-Orient. L'entrepreneuriat féminin au Moyen-Orient s’affirme de plus en plus, malgré des freins toujours présents. Entreprendre, pour les femmes, représente non seulement une opportunité économique, mais aussi un levier de transformation sociale. En continuant à abattre les barrières et à promouvoir l'égalité des chances, la région pourra pleinement tirer parti du potentiel qu’elles ont à offrir.
- La Lebanese League for Women in Business (LLWB) sur le site Union Of Arab Bank
- article du 30 juillet 2024 www.lorientlejour.com
- https://syriadirect.org/women-entrepreneurs-launch-businesses-in-northwestern-syria/
- https://www.carefrance.org/actualites/syrie-ils-mont-dit-ta-place-est-a-la-maison-aujourdhui-jemploie-15-femmes/
- https://archive-share.america.gov/fr/ces-entrepreneures-egyptiennes-apportent-des-solutions-au-monde/index.html