Le plus grand peuple sans État
Avec une population estimée entre 42 et 48 millions de personnes, les Kurdes constituent souvent ce que l’on décrit comme le plus grand peuple sans État au monde. Répartis principalement entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, ils partagent une langue et une identité culturelle fortes, mais vivent depuis plus d’un siècle divisés entre plusieurs États-nations.
La question kurde prend véritablement forme au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque la disparition de l’Empire ottoman ouvre la possibilité d’un nouvel ordre politique au Moyen-Orient. Pourtant, la promesse d’un Kurdistan indépendant ne se concrétisera jamais. Depuis lors, les Kurdes oscillent entre répression, luttes politiques et expériences d’autonomie. Parmi les dynamiques les plus marquantes de cette histoire récente figure la trajectoire du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), acteur central du conflit kurde en Turquie pendant plusieurs décennies.
Aujourd’hui, alors que des évolutions importantes semblent se dessiner autour du PKK et de la question kurde dans la région, il est utile de revenir sur l’histoire longue d’un peuple dont les aspirations politiques continuent de façonner les équilibres du Moyen-Orient.
La naissance de la question kurde au XXe siècle
La question kurde apparaît dans sa forme contemporaine à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918. Pendant des siècles, les populations kurdes avaient vécu au sein de cet empire dans un système relativement souple, où certaines tribus ou principautés kurdes bénéficiaient d’une autonomie locale.
Après la Première Guerre mondiale, les puissances victorieuses envisagent un redécoupage du Moyen-Orient. Le traité de Sèvres, signé en 1920, prévoit ainsi la possibilité de créer un État kurde indépendant dans certaines régions de l’Anatolie orientale. Pour de nombreux nationalistes kurdes, ce texte représente un moment fondateur, celui où l’idée d’un Kurdistan souverain semble devenir réalisable.
Mais cette perspective disparaît rapidement. La guerre menée par Mustafa Kemal Atatürk contre les puissances alliées aboutit à la signature d’un nouveau traité en 1923 : le traité de Lausanne. Celui-ci redéfinit les frontières de la Turquie moderne et abandonne toute mention d’un État kurde. Le territoire historiquement habité par les Kurdes se retrouve alors divisé entre plusieurs États : la Turquie, l’Irak sous mandat britannique, la Syrie sous mandat français et l’Iran. Cette fragmentation marque le début d’un siècle de tensions. Dans chacun de ces pays, les Kurdes deviennent une minorité nationale, souvent confrontée à des politiques d’assimilation ou de marginalisation.
Durant la première moitié du XXe siècle, plusieurs révoltes kurdes éclatent, notamment en Turquie et en Irak. Elles sont généralement réprimées par les États centraux, qui cherchent à consolider leur autorité sur ces régions périphériques.
Le Kurdistan irakien : une autonomie conquise dans la violence
Parmi les différentes régions kurdes, le Kurdistan irakien constitue aujourd’hui l’expérience politique la plus aboutie. Contrairement aux Kurdes de Turquie, d’Iran ou de Syrie, les Kurdes d’Irak ont progressivement construit, depuis les années 1990, une entité politique dotée d’institutions, d’une armée et d’une diplomatie propre.
La genèse de cette autonomie remonte à la fin de la guerre du Golfe de 1991. À la suite de la répression du régime de Saddam Hussein contre les populations kurdes, la communauté internationale impose une zone d’exclusion aérienne dans le nord de l’Irak. Cette mesure entraîne le retrait de facto de l’administration irakienne de la région et permet l’émergence d’un pouvoir kurde autonome. Dès 1992, les dirigeants kurdes mettent en place leur propre parlement et leurs institutions administratives, posant les bases d’un système politique autonome.
Comme le souligne le juriste Bryar S. Baban, cette entité kurde s’est alors constituée comme une forme d’État « en voie de formation », disposant de la plupart des éléments constitutifs de la souveraineté, un territoire, une population et des institutions politiques autonomes, mais sans reconnaissance internationale formelle.
Durant la décennie suivante, le Kurdistan irakien fonctionne ainsi comme une entité quasi indépendante, bien que juridiquement rattachée à l’Irak. La chute du régime de Saddam Hussein en 2003 marque un tournant décisif. Les dirigeants kurdes participent alors à la reconstruction politique du pays et obtiennent l’inscription du fédéralisme dans la nouvelle Constitution irakienne adoptée en 2005. Celle-ci reconnaît officiellement la Région du Kurdistan comme entité fédérée au sein de l’État irakien.
Cependant, ce fédéralisme reste singulier. Dans les faits, le Kurdistan constitue la seule région réellement autonome du pays, ce qui conduit certains observateurs à parler d’un « fédéralisme sans fédération ».
Cette situation ambiguë reflète une tension permanente entre Bagdad et Erbil. Les autorités kurdes disposent de leur propre parlement, de leurs forces armées, les peshmergas, et mènent même une forme de « paradiplomatie » en développant des relations économiques et politiques avec plusieurs États étrangers.
Dans le même temps, les désaccords avec le gouvernement central restent nombreux, notamment sur la gestion des ressources pétrolières et la répartition du budget national. Ces tensions illustrent le statut hybride du Kurdistan irakien : juridiquement intégré à l’Irak, mais politiquement doté d’une autonomie très étendue.
Pour une partie du mouvement national kurde, ce fédéralisme ne constitue d’ailleurs qu’une étape. Comme l’écrit Baban, l’autonomie actuelle est souvent perçue comme une phase transitoire vers un objectif plus ambitieux : l’indépendance. L’épisode du référendum d’indépendance organisé en 2017 par le gouvernement régional kurde, bien que rapidement neutralisé par Bagdad et la communauté internationale, a illustré la persistance de cette aspiration.
Ainsi, le Kurdistan irakien apparaît aujourd’hui comme un laboratoire politique singulier : un territoire doté de nombreuses caractéristiques étatiques, mais encore intégré à un État central fragile.
Le PKK : naissance d’une guérilla kurde en Turquie
Alors que les Kurdes d’Irak progressent vers une autonomie politique, la situation est différente en Turquie, où la question kurde reste l’une des plus sensibles de la vie politique nationale.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé en 1978 par Abdullah Öcalan et un groupe de militants kurdes. Inspiré par les mouvements révolutionnaires de l’époque, le PKK adopte initialement une idéologie marxiste-léniniste et revendique la création d’un Kurdistan indépendant.
À partir de 1984, le mouvement lance une insurrection armée contre l’État turc. Le conflit qui s’ensuit devient l’un des plus longs et des plus meurtriers de la région. Selon de nombreuses estimations, plus de 40 000 personnes ont été tuées dans les affrontements, tandis que 2 à 3 millions de civils ont été déplacés au cours de ce conflit qui s’étend sur plusieurs décennies.
La capture d’Abdullah Öcalan en 1999 marque un moment clé dans l’histoire du mouvement. Depuis sa détention sur l’île d’Imrali, le leader kurde développe progressivement une nouvelle orientation idéologique, abandonnant l’objectif d’un État indépendant au profit d’un projet politique basé sur l’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique.
Cette évolution reflète aussi une transformation plus large du mouvement kurde, qui cherche désormais à combiner action politique, mobilisation sociale et revendications culturelles.
Les Kurdes dans les bouleversements du Moyen-Orient
Les bouleversements du Moyen-Orient au XXIe siècle donnent aux acteurs kurdes une visibilité et une influence nouvelles.
En Irak, le Kurdistan autonome devient un acteur politique relativement stable dans un pays marqué par les conflits. La région développe ses institutions, attire des investissements et joue un rôle important dans la politique irakienne.
En Syrie, la guerre civile déclenchée en 2011 ouvre également un espace politique inédit pour les Kurdes. Profitant du retrait partiel des forces gouvernementales dans certaines régions du nord du pays, des organisations kurdes mettent en place une administration autonome connue sous le nom de Rojava.
Les forces kurdes syriennes, notamment les Unités de protection du peuple (YPG), acquièrent une reconnaissance internationale en jouant un rôle central dans la lutte contre l’organisation État islamique. Soutenues par la coalition internationale dirigée par les États-Unis, elles contribuent à la défaite territoriale de ce groupe jihadiste.
Toutefois, cette montée en puissance des acteurs kurdes suscite de fortes inquiétudes en Turquie. Ankara considère certaines organisations kurdes de Syrie comme liées au PKK et mène plusieurs opérations militaires dans le nord du pays afin de limiter leur influence.
Ainsi, la question kurde reste au cœur des rivalités géopolitiques régionales.
La dissolution du PKK : la fin d’une époque ?
Le 12 mai 2025, le PKK a annoncé sa dissolution, une décision qui pourrait ouvrir la voie à un processus de paix visant à mettre fin à plus de cinquante ans de conflit armé avec la Turquie. Cette annonce fait suite à un congrès du mouvement organisé du 5 au 7 mai 2025, durant lequel les représentants du PKK ont débattu de l’avenir de l’organisation. La décision constitue en réalité une ratification de l’appel lancé quelques mois plus tôt par Abdullah Öcalan, qui avait exhorté le mouvement à déposer les armes afin de favoriser l’émergence d’un processus politique interne en Turquie.
Comme l’explique Iris Lambert, doctorante au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, cette décision doit être replacée dans un contexte régional en pleine recomposition :
Selon elle, le mouvement présente cette dissolution non pas comme une défaite, mais comme l’aboutissement d’une stratégie politique :
Autrement dit, pour les dirigeants du PKK, la lutte armée aurait permis d’imposer la question kurde comme un enjeu politique incontournable. Le mouvement estime désormais que la défense des droits politiques et culturels kurdes pourrait se poursuivre par des moyens démocratiques plutôt que militaires. Cependant, cette interprétation n’est pas partagée par les autorités turques. Le gouvernement d’Ankara tend plutôt à présenter cette annonce comme une capitulation militaire après plusieurs décennies de confrontation.
Malgré son importance symbolique, la dissolution annoncée du PKK ne signifie pas nécessairement la fin immédiate du conflit. L’appel initial d’Öcalan n’incluait aucune contrepartie explicite, ce qui a surpris de nombreux observateurs.
Le communiqué final du mouvement évoque néanmoins plusieurs conditions, notamment la mise en place d’un cadre légal pour un processus de paix et des garanties concernant les droits politiques et culturels des Kurdes en Turquie.
Le rôle d’Abdullah Öcalan lui-même constitue également un point central du débat. Emprisonné depuis 1999, il devrait selon le mouvement participer à la direction du processus politique, ce qui implique au minimum un allègement de ses conditions de détention, voire, dans certaines hypothèses, sa libération. Pour l’heure, la situation reste incertaine. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a indiqué que les opérations militaires menées contre le PKK, notamment dans le nord de l’Irak, se poursuivraient tant que la guérilla n’aurait pas démontré sa volonté réelle de déposer les armes.
Un autre défi concerne la démobilisation des combattants du PKK, estimés entre 5 000 et 6 000. Selon Iris Lambert, leur avenir reste largement indéterminé :
Certains pourraient retourner en Turquie, tandis que les cadres historiques du mouvement pourraient être accueillis dans des pays tiers.
La dissolution du PKK pourrait également avoir des conséquences au-delà de la Turquie. Depuis plusieurs années, une grande partie des combats entre l’armée turque et la guérilla se déroule dans les montagnes du nord de l’Irak, où le PKK dispose de bases. Cette zone est devenue un espace de confrontation permanent, marqué par des bombardements réguliers et l’évacuation de nombreux villages.
Si un cessez-le-feu mutuel devait être instauré, certaines populations déplacées pourraient potentiellement retourner dans leurs villages. La situation pourrait également avoir des répercussions en Syrie, notamment dans les régions contrôlées par l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, dominée par des organisations kurdes proches idéologiquement du PKK. Cette proximité a longtemps servi de justification aux opérations militaires turques dans la région.
Enfin, la dissolution du PKK pourrait ouvrir la voie à une décriminalisation partielle du militantisme pro-kurde dans plusieurs pays, où de nombreuses organisations politiques, sociales ou culturelles ont été associées au mouvement.
Une question toujours ouverte
Plus d’un siècle après la fin de l’Empire ottoman, la question kurde demeure l’un des dossiers les plus complexes du Moyen-Orient.
Malgré les divisions territoriales et les nombreuses répressions subies, les Kurdes ont réussi à développer des mouvements politiques, des institutions et des formes d’autonomie dans plusieurs pays. Le Kurdistan irakien représente aujourd’hui l’exemple le plus abouti de cette évolution, tandis que l’expérience politique du Rojava en Syrie illustre d’autres formes d’organisation.
L’avenir du PKK, et plus largement celui du mouvement kurde en Turquie, pourrait marquer un nouveau tournant dans cette histoire. Mais une chose reste certaine : les aspirations politiques, culturelles et sociales des Kurdes continueront de jouer un rôle important dans les équilibres du Moyen-Orient.
- Bryar S. Baban, « La région du Kurdistan-Irak entre fédération et indépendance », Civitas Europa, 2015 – Cairn Info
- Jordi Tejel, « Aux origines de la "question kurde" », CNRS Éditions, 2017 – ResearchGate
- Hamit Bozarslan, « La question kurde », L'Histoire
- Le Monde, « Dissolution du PKK : comprendre les conséquences de ce tournant », 14 mai 2025
- La Croix, « La longue histoire de la question kurde », 26 octobre 2014
- ARTE, Le dessous des cartes : « Les Kurdes : l'autre peuple sans État » ; « Désarmement du PKK : la fin du problème kurde », 2025
- Sciences Po – CERI, conférence « Dissolution du PKK : fin de la lutte ou poursuite par d'autres moyens », 2025
- Articles « Kurdes », « PKK », « Kurdistan »Wikipédia