
Ils s’appellent Muhammad, Ahmad et al Hasan, fils de Musa ibn Shakir, trois prénoms que l’on croise rarement dans les récits populaires de l’âge d’or islamique alors même qu’un pan entier de la mécanique, de l’astronomie et de la géométrie a porté leur signature, à Bagdad dans la première moitié du IXe siècle, au moment où la curiosité scientifique devient un projet politique et culturel, ces frères ont vécu et travaillé là où se nouaient le savoir et la puissance, autour de la cour d’al-Ma’mūn (calife abbasside de 813 à 833, protecteur des sciences et fondateur de la Maison de la Sagesse) puis d’al-Mu‘taṣim (calife de 833 à 842, connu pour sa politique militaire et la création de Samarra) et d’al-Wāthiq (calife de 842 à 847, mécène des lettrés et des savants), dans l’entourage des bibliothèques et des ateliers que l’on appelle Bayt al Hikma, la Maison de la Sagesse, ils incarnent un moment de l’histoire où le califat abbaside fait de la mesure une raison d’Etat, de la traduction un investissement stratégique et de l’ingénierie un art autant qu’un métier, et si leurs noms se sont un peu effacés, leurs dispositifs hydrauliques et leurs pages de calcul racontent encore une manière de penser le monde par la précision, l’expérience et le dessin.
Leur trajectoire commence par un geste de patronage qui dit beaucoup de la fabrique du savoir, leur père Musa ibn Shakir, personnage à la réputation ambivalente, mathématicien autodidacte et proche d’al Ma’mun (7e calife du califat abbaside), laisse derrière lui trois garçons dont le calife décide de prendre soin, le palais devient alors une école, les meilleurs maîtres sont mobilisés, la bibliothèque s’ouvre, le grec, le syriaque (langue proche de l’’araméen) et l’arabe se répondent dans le vacarme discret des scribes, la jeunesse des Banū Mūsā s’adosse à une idée simple et forte, pour gouverner un empire il faut comprendre le ciel et maîtriser les flux sur terre, il faut des tables pour calculer les positions du Soleil et de la Lune, il faut des cartes et des longueurs de base pour estimer les distances, il faut des machines pour réguler l’eau qui fait vivre les villes et les campagnes, et il faut des textes pour conserver et transmettre, dans cette économie de la connaissance, les frères sont à la fois élèves, chercheurs et mécènes, commanditaires de traductions et auteurs d’ouvrages, passeurs de manuscrits et directeurs d’atelier.
On oublie souvent que leur nom rime d’abord avec l’art d’observer et de mesurer, dans les années qui suivent la consolidation du pouvoir d’al Ma’mun, des équipes de savants et de géomètres traversent la steppe entre Irak et Jazira (nord-est de la Syrie), prennent un segment de terrain, alignent des piquets, mesurent des angles, suivent l’ombre, puis recommencent un peu plus au nord, c’est une campagne mathématique dont l’objectif est d’estimer la longueur d’un degré terrestre, autrement dit de lier le ciel et la terre par un nombre, les Banū Mūsā sont de ces hommes de terrain qui savent que la science ne se fait pas qu’à la bibliothèque, la valeur obtenue n’est pas parfaite mais elle ancre dans les pratiques de l’époque l’idée que l’empire se décrit et se vérifie par des opérations concrètes, ce n’est pas seulement une curiosité savante, c’est une technique de gouvernement, car la fiscalité, la navigation, l’organisation des chantiers et le rythme des prières dépendent d’un temps réglé et de distances fiables, l’astronomie n’est pas un luxe, elle est une infrastructure immatérielle.

Ce livre, composé à plusieurs mains, rassemble près d’une centaine de machines, parfois ludiques mais surtout utiles, qui règlent la circulation de l’eau et de l’air, transforment une pression en mouvement, créent des alternances et des temporisations, délivrent une quantité constante, interrompent ou recomposent un jet, ce n’est pas un cabinet de curiosités, c’est un traité de contrôle des fluides et des gestes, on y voit clapets, soupapes, siphons, flotteurs, chambres de compensation et réseaux de conduits, il invente un langage graphique pour refaire et adapter, prolonge Héron et Philon tout en introduisant des raffinements proches d’une pensée du retour d’information, l’eau devient langage, elle commande une pièce qui la modifie, la boucle s’inscrit et le temps entre dans la machine, l’ingéniosité n’est jamais gratuite, elle sert à réguler le bain, le jardin, le palais et l’atelier.

Parmi les exemples les plus clairs, la cruche à débit constant, elle verse toujours la même quantité, quelle que soit la hauteur d’eau, grâce à une chambre d’air qui amortit, à des siphons bien placés, à des sections calibrées et à un flotteur qui ouvre ou ferme l’arrivée, la stabilité du jet naît d’un accord entre formes, pressions et durées, d’autres pages montrent des fontaines à jets changeants qui enseignent la mécanique des fluides par la grâce, ailleurs des réservoirs et des soupapes alternent silence et bruit, l’œil se régale, l’esprit apprend, l’atelier des Banū Mūsā fonctionne comme un laboratoire, une école par l’objet.
Du schéma au métal, tout repose sur un milieu social précis, artisans, fondeurs, souffleurs de verre, ébénistes, scribes et traducteurs travaillent ensemble, le savoir circule par la matière autant que par le texte, un traducteur explique la phrase grecque, l’artisan comprend la pièce, le dessinateur fixe la forme, les frères dirigent et financent, achètent des manuscrits, envoient des émissaires vers Byzance, paient des équipes en syriaque puis en arabe, la rencontre avec Thabit ibn Qurra renforce ce réseau, preuve qu’ils ne sont pas des inventeurs solitaires mais des chefs d’atelier au cœur d’une chaîne du savoir.
Leur curiosité dépasse la mécanique, Muhammad s’attache à la géométrie appliquée, aires, volumes, sections, quadratures, des textes qui voyageront en latin sous le titre Liber trium fratrum de geometria, l’Europe les lira et les enseignera, signe d’une Méditerranée lettrée où la transmission ne copie pas, elle recadre, ordonne, clarifie et parfois corrige, une invention lente par la mise en forme. La science n’est pas hors sol, elle s’inscrit dans les enjeux politiques et économiques, dans un empire irrigué par le Tigre et l’Euphrate, maîtriser l’eau conditionne la souveraineté, une table astronomique agit sur le culte et l’impôt, une bibliothèque bien tenue dit l’ordre et le prestige, quand priorités religieuses et bureaucratiques évoluent, les budgets suivent, les alliances savantes se font et se défont, sans institutions stables et entretien régulier, la politique de la connaissance s’effrite, un programme sans mémoire s’épuise.
Face aux anciens, leur apport tient à une vraie pensée de la régulation, clapets coniques, pressions d’air enfermées, flotteurs couplés à des ouvertures calibrées, autant d’indices d’un air moderne, certains y voient des prémices du contrôle automatique, d’autres insistent sur la continuité, tous reconnaissent que l’essentiel est la mise en forme, les schémas deviennent des outils cognitifs partagés, sans ce langage du dessin, la mémoire des gestes se perd.
L’héritage se lit par contraste, deux siècles plus tard al Jazari décrira des merveilles, mais sur un terrain préparé, les Banū Mūsā avaient posé qu’un dispositif peut en commander un autre par l’action du milieu, que l’eau est un agent, que le temps s’écrit dans un mécanisme, leurs textes de géométrie ont nourri l’Occident latin, culture du problème, preuve par la construction, estimation raisonnable, autant d’appuis pour traducteurs et ateliers d’optique, l’histoire suit des relais, et dans ces relais les trois frères sont des pierres d’angle.

Rappelons enfin le cadre, Bagdad comme écosystème d’artisans et de lettrés, la Maison de la Sagesse comme salle pleine d’étagères et de marges annotées, on y discute une phrase, on corrige un schéma, on commande une pièce qu’aucun traité ne décrit encore, les thèmes choisis en portent la marque, eau, air, lumière, mouvements continus ou par à coups, ces dispositifs racontent une civilisation du soin et de l’entretien, régler un jet ne signifie pas dominer, c’est rendre fiable et mettre au service d’usages partagés.
Dans les débats actuels, les Banū Mūsā servent de test, ils dépassent l’opposition stérile entre innovation et transmission, ils obligent à regarder toute la chaîne, achat du manuscrit, essai sur le terrain, figure tracée, geste d’artisan et ligne du copiste, des historiens ont aidé à cette relecture, Donald R Hill pour la traduction commentée, George Saliba pour les enjeux sociaux, E S Kennedy pour les mathématiques, David A King pour l’astronomie pratique, Fuat Sezgin pour la cartographie des manuscrits, Ahmad Djebbar pour la dynamique des mathématiques, leurs regards se complètent et restituent aux trois frères leur place d’acteurs à part entière, un savoir vivant né de textes, d’outils et de mains qui travaillent ensemble.
Point final au fil directeur, si ces trois frères comptent encore, c’est par la beauté de leurs dispositifs et par la politique du savoir qu’ils incarnent, à l’heure où l’on célèbre la nouveauté en oubliant la maintenance, ils rappellent que la civilisation tient à des régulations patientes, à l’intelligence du détail et au travail conjoint des textes, des mains et des yeux, chez eux l’eau devient phrase à débit constant, le temps se cache dans un flotteur discret, la Terre se mesure à pas égaux sur la plaine, et l’on comprend que la science est une discipline de l’attention, au jardin comme à l’observatoire, au bain comme sur la terrasse où l’on guette l’étoile, on referme leurs pages en entendant le souffle d’air d’une soupape, et l’on devine qu’une politique juste ressemble à une fontaine bien réglée, elle ne force pas, elle persiste, elle dessine une forme calme dans le mouvement du monde.
Sources
- Wikipédia – Banū Mūsā brothers
- Maths History (MacTutor) – Banu Musa brothers – Biography
- Wikipédia – Book of Ingenious Devices
- Lemelson Center – Ingenious Devices
- Muslim Heritage – The Mechanics of Banu Musa in the Light of Modern System and Control Engineering
- aljazaribook.com – The fountain that changes its shape and the controversy with the Banu Musa
- Encyclopedia.com – Banu Musa
- Muslim Heritage – The Book of Knowledge of Ingenious Mechanical Devices (1206), G. Nadarajan (PDF)
- 1001 Inventions – Banu Musa and the Science of Tricks